1. Max Armengaud. Portraits d’institutions | Sur la pratique du portrait et la relation au modèle

Le photographe commande la pose à ses modèles. « Je leur dis de regarder comme ils regardent une personne de leur choix dans les yeux pour faire contrepoids à la machine qui objectivise ». Cette façon de dire à l’autre quoi faire, même en lui offrant un choix, ne risque-t-elle pas une forme de domination? La pratique du portrait aurait-elle une dimension dominatrice? Armengaud a parlé de l’appareil comme d’un fusil dont l’objectif serait le canon, analogie qu’il utilisait pour s’y opposer : en produisant l’image de ses modèles, loin de lui la volonté de les tuer. Mais cela ne l’empêche pas d’objectiver le modèle, de le contrôler, de le faire sa chose, son produit savamment placé pour un cadrage parfait, dans une lumière parfaite.

Je devrai réfléchir davantage à la relation que j’entretiens avec les modèles que je photographie afin d’éviter de les dominer avec l’appareillage qu’oblige la photo. Faire des séances qui s’éloignent de la mise en scène. Ou au contraire, exacerber les mises en scène, faire des modèles (et encore, éviter ce type de formulation, « faire des modèles »…) les auteurs de leur spectacle pour qu’ils soient les maîtres et maîtresses de leurs poses, de leurs décors, de leur récit imagé. Des choix s’imposent. 

 

Il dit pourtant désirer le plus possible éviter de faire de ces individus des quidams, des anonymes, en opposition avec les images et récits produits par les institutions gouvernementales, religieuses et culturelles dans lesquelles ces personnes sont photographiées. Il dit qu’il photographie des individus, que ce sont eux qu’on voit, dans leurs fonctions et dans leur subjectivité. Soit pour la fonction : ils sont placés dans leur milieu de travail, vêtus dans les habits de leur fonction, et sous chaque photo apparait une légende sur laquelle est inscrite le nom du modèle, le rôle qu’il occupe dans ce lieu institutionnel. Mais parlons-nous vraiment d’individu? Cet individu demeure-t-il individu lorsqu’il quitte son travail? À voir ces photos, à lire ces légendes, l’individu n’existe que dans l’exercice de ses fonctions et, à défaut d’être sujet (bien malgré leur nom qui apparait), n’est qu’utilitaire. C’est le technicien qu’on voit, la costumière, l’athlète, la serveuse, le concierge, le militaire. Ce sont des archétypes. Individus?

Encore à propos des séances, donc, éviter de faire de chaque membre de ma famille que je photographierai des archétypes de leur rôle familial, puisque c’est bien les relations familiales traditionnelles que je souhaite déconstruire. Ma tante n’est pas La Tante, c’est une femme d’un milieu, d’une famille, d’une classe et d’identités propres et diverses. Penser à cela, toujours, et éviter les analogies mensongères. 

 

Le photographe a aussi parlé du hors-champ. Il a dit qu’il y a d’une part « des images qui prennent la parole via un message communiqué » (par exemple les images que les institutions produisent pour véhiculer leurs valeurs) et, d’autre part, « des images qui donnent la parole, qui ouvrent à l’interprétation, car elles ont du hors-champ ». Comment, alors, ces photographies donnent à voir le hors champ, en offrent des indices qui « ouvrent à l’interprétation »? Il me semble que les photos d’Armengaud n’ouvrent pas beaucoup à l’interprétation et que, bien centrées et clairement calculées, n’offrent pas trop d’occasions d’imaginer un hors-champ. On ne voit pas même la trace d’une relation entre le modèle et le photographe, entre le modèle et l’espace occupé à l’extérieur du cadre. Ces photos sont pourtant si réussies, d’une esthétique claire et d’une technique minutieuse, mais cette tension que le hors-champ pourrait entretenir avec ce qu’on voit, du moins avec le modèle photographié, est-elle véritablement là? Ouvre-t-elle, comme le prétend le photographe, à l’interprétation? Ces images, au final, prennent-elles la parole ou la donnent-elles?

Ne pas oublier le hors-champ. Lire sur le hors-champ / lire le hors-champ. Là, dans ce qui n’est pas visible, se passent pourtant des choses : c’est hors du cadre que les paroles s’échangent, que les autres passent, que les lieux se poursuivent. Tenir compte, dans les images, des images qui auraient pu advenir, de la continuité des lieux et des regards qui poursuivent leur chemin au-delà de l’objectif, au-delà de ma présence. Considérer le hors-champ, voire le privilégier, pour contribuer à la déconstruction du cadre qui s’installe inévitablement autour de nous lors de la prise de la photo. Ainsi, espérer ne pas faire de cette séance un spectacle limité, mais bien faire entrer l’extérieur dans la relation pour que la photo ne soit pas une fin, mais qu’une partie de tout un récit. 

Propos du photographe recueillis de sa conférence « Lieux du pouvoir : des muets et des invisibles » tenue le 22 février 2017 dans le cadre du séminaire Photo-graphies : genèses, théories, pratiques, images dirigé par Monique Sicard et Jean-Bernard Ouédraogo (EHESS, CNRS, IIAC-LAIOS et ENS, Paris).  
Photographies tirées du livre Antichambre (Max Armengaud, Les Presses du Réel, octobre 2015).

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