3. Samuel Gratacap. Empire | Sur la diversité des objectifs et des formes du projet

Samuel Gratacap a une pratique photographique documentaire d’une grande sensibilité : il porte un regard respectueux envers les gens qu’il photographie, toujours issu de relations établies d’avance dont la confiance s’est bâtie dans la durée. Cela se remarque non seulement dans l’esthétique de son travail, mais surtout dans sa démarche globale. Il s’agit d’une véritable démarche de recherche qui permet à la forme de ses projets de se modifier radicalement au fil de ses rencontres et de ses déplacements. Même lorsqu’il décrit ses projets passés, on sent qu’il ne les considère pas comme un produit fini qui aurait été planifié et organisé au préalable. Il nomme les échecs et les anecdotes comme des promesses de changement, donnant ainsi à voir non pas que des images, mais surtout les processus de la recherche et des relations, processus qui ne se font pas toujours harmonieusement.

Il a dit « je n’ai pas l’objectif de la diffusion, mais plutôt d’expérience personnelle dans l’histoire sociale. » C’est à mon avis là que se trouve la clé pour une relation respectueuse des sujets des photographies. Éviter de penser le projet en termes de projet, en termes de produit qui se planifie, se règle et se fixe des mois avant la première prise de vue, sans quoi je cours le risque d’être fermé aux autres, de ne chercher que ce que j’aurais prévu trouver, d’imposer aux lieux et aux gens ma vision, mon objectif (dans tous les sens du terme). Ne pas perdre de vue que les objectifs de mon projet en sont aussi d’expérience personnelle (me façonner un récit d’exil, comprendre l’exil familial, construire et déconstruire mes origines) dans l’histoire sociale (celle des migrations contemporaines et, plus précisément, celle de l’exil chilien). 

Il traite pourtant de sujets très à la mode en photographie actuelle : migrations, crise des migrants en Europe, camps de réfugiés. Il parle de passeurs, de la Méditérannée, de Lampedusa, de l’Afrique, mais son travail n’est pas de ceux qui, pour se distinguer du photojournalisme rapide et de masse, adoptent un langage esthétisant des crises humanitaires. Au contraire, il utilise souvent une esthétique pauvre (Polaroid au flash) qu’il combine à des formes plus classiques, ne respectant pas toujours les règles de cadrage communes. En passant de la photographie précaire, parfois même amateure, à une forme plus traditionnelle, il arrive à détourner les hiérarchies esthétiques du monde de la photographie documentaire. Du même souffle, cette multiplicité formelle contribue à rendre compte de la diversité des possibles quand on documente en arts les luttes des autres, possibles qu’il déplie en plusieurs étapes comme des chapitres d’un livre.

Au sujet de la représentation esthétisante de crises sociales, Gratacap n’a pas peur d’affirmer son malaise. Pour son projet Empire, il séjournait dans un camp de réfugiés en plein désert tunisien tandis qu’il se demandait « quelle était la pertinence d’un projet artistique dans un tel endroit », question que les campeurs eux-mêmes lui posaient. Il a fini par se « faire accepter par les Ivoiriens », rassurés de savoir qu’il n’était pas un journaliste, mais malgré l’accueil, dit-il, « il y a eu beaucoup de gâchis, je ne savais pas comment parler du camp, aborder l’hostilité dont les campeurs étaient les victimes, montrer comment ce lieu devenait peu à peu un lieu pérenne ». Il a tardivement choisi de faire des images pendant les tempêtes de sable, pour continuer à choisir des moments précis, simples et issus du quotidien des campeurs : attente, annonce des sortants, implantation des tentes, troc. Au fil de ces projets, les relations se tissent et l’oeuvre, paradoxalement, se construit en perdant peu à peu de son objectivité : « j’y vais pour faire un projet et ça devient une expérience de vie, quoi! Ce sont des gens et les gens, ça devient des amis. »

Ne pas tenter d’illustrer un récit, de montrer quelque chose, de « parler de ». Plutôt faire avec, parler avec, construire avec les autres, parce que les autres, ce sont des gens, et ces gens, dans mon cas, ce sont des membres de ma famille. De l’expérience personnelle au projet artistique, accueillir la boucle, permettre le retour à l’expérience. Le projet aura lieu, peu importe. 

Propos du photographe recueillis lors de son passage à la séance du 20 mars 2017 du séminaire La photographie comme « Portrait d’activités » et autres démarches peu orthodoxes animé par Michelle Debat et Paul-Louis Roubert (groupe de recherche Photographie en acte(s), Université de Paris 8, INHA).
Photographies tirées du livre Empire (Samuel Gratacap, LE BAL & Filigranes, 2015), exposées à la galerie LE BAL le 11 septembre au 4 octobre 2015. 

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