4. Maxime Bersweiler. Quelque chose menace | Sur le visible et l’occulte

J’ai des réserves avec la photographie, avec un certain type de photographie, les mêmes réserves que j’ai avec l’écriture : ça m’ennuie quand ça montre, quand ça dit, quand ça dicte. D’où mon malaise avec le photojournalisme qui, à force de donner à voir, finit bien souvent par esthétiser la réalité. Je fais pourtant de la photo de voyage – je relis mes textes et je m’aperçois que j’essaie, en photographiant, de ne pas « faire de la photo », d’éviter de « montrer » les villes que je visite, souvent en échouant lamentablement. C’est aussi ce qui m’embête le plus avec l’écriture : je déteste les textes qui professent, je déteste mes propres textes quand ils racontent. J’ai pourtant écrit un roman… je suis visiblement à l’aise dans l’inconfort et les contradictions.

Maxime Bersweiler fait beaucoup dans le paysage, forme que j’ai privilégiée dans le passé autant qu’elle me semble, particulièrement en voyage, trop dicter au regard un récit du lieu fabriqué par le photographe qui prétend pourtant faire le chemin inverse. Dans Quelque chose menace, il crée des images d’une montagne menaçante : « le calme n’offre guère le repos mais appelle à la prudence », écrit-il. L’idée est de faire exister, par la création photographique, une montagne imaginaire tirée du Mont Analogue de René Daumal : la montagne qu’on voit en images n’a comme référence géographique que le papier sur lequel elle est imprimée, du papier Awagami Murakumo et Unryo, lui conférant ainsi la part mystique et fictionnelle qui lui revient. Ce papier excessivement fin texture l’image avec ses veinures et ses « masses de nuages », signification du mot Murakumo, altérant ainsi la clarté et la résolution des plans très rapprochés du sol. Bersweiler joue évidemment avec les contradictions : ce qui devait être visible devient difficile à percevoir.

Et cette montagne est justement cachée par ces nuages : enfermées dans un cadre plutôt petit pour un paysage aussi vaste, ces photos ne représentent plus la montage ni les nuages, mais bien l’idée de l’occulte, la fantaisie de croire qu’une montagne peut se cacher derrière des nuages. Ces photos ne montrent pas. Elles évoquent leur propre disparition : « le mont est découvert, puis tout disparaît sous les yeux du lecteur tel un nuage de brouillard qui ne se dissipe pas. »

Penser aux stratégies formelles afin de ne pas donner à voir, révéler, montrer. Photographier des paysages et des gens non pas pour les rendre visibles mais pour évoquer leurs occultations, leurs jeux de cache-cache. Les gros plans d’herbe et de terre, imprimés sur ce papier japonais qui floue l’image, est une de ces stratégies : utiliser un outil qui normalement sert à rendre plus visible pour, à l’inverse, dissimuler; par ce type de renversement, évoquer l’imperceptible.

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Propos de l’artiste recueillis du document d’accompagnement à l’exposition collective Images mobiles organisée par Fannie Escoulen et Christian Genty pour l’École nationale supérieure d’Arts de Paris Cergy (ENSAPC), tenue aux Grands Voisins (ensapc ygrec, bâtiment Lelong) du 17 mars au 24 avril 2017, dans le cadre du Mois de la Photo du Grand Paris 2017.
Photos tirées du site web personnel de l’artiste. 

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