6. Marko Tadić. Events meant to be forgotten | Sur les formes visuelles de la mémoire et de l’oubli

Je réfléchis souvent à la manière dont la distance que l’exil a installé entre le Chili et moi, mais aussi entre l’appartenance et moi, pourrait être rendue visible formellement en photographie. La photo se sert tant de la présence, particulièrement la photo de voyage et la photo documentaire, tandis que dans le cadre de ce doctorat, je travaille avec les souvenirs de ce qui n’a pas été vécu, avec les récits de l’absence, avec les différents types d’appropriation de la mémoire. Je tente de désencombrer les vides qui ont été depuis l’exil remplis d’histoires des autres, d’images, de stéréotypes, de récits de famille et de documents d’archives, de les libérer de tout ce qui est si criant de présence, afin de donner à voir à la fois la construction de cette mémoire appropriative et les différents possibles qui s’ouvrent non sans douleur lorsque cet éternel « ménage » est amorcé.

Dans son travail multimédia, Marko Tadić revient sur l’histoire de l’art, plus précisément sur les différents codes liés à l’art moderne, pour y soutirer ses différents récits qu’il ne se gêne pas de présenter autant comme de forts marqueurs de notre quotidien que comme des résidus d’un passé obsolète. Cette dimension de son travail n’est pas ce qui m’intéresse le plus, mais elle m’a permis d’inclure l’histoire de l’art dans les discours dominant de la mémoire.

Voir, d’une part, comment des artistes latino-américains ont reproduit les discours de l’histoire moderne de l’art de l’Amérique Latine et des récits de la mémoire (artistes canoniques, mémoriaux et œuvres incluses dans l’architecture des musées de la mémoire et des musées d’histoire), et d’autre part comment ils ont déconstruit, détourné ou subverti ces discours, ou offert des alternatives à l’imagerie dominante et officielle, pour ensuite tenter de développer un langage propre aux diasporas.

Ce qui m’intéresse davantage dans le travail de Tadić, c’est que sa relation à l’histoire de l’art lui permet de créer des installations photographiques où cohabitent mémoire et oubli, cohabitation qui donne l’occasion de souligner la possibilité, voire la nécessité, de relecture du passé. En résultent des œuvres où non seulement le passé est revisité, mais grâce auxquelles on comprend que c’est surtout la relation avec le passé qui est réactivée, réexaminée, réinvestie pour qu’elle ne se fixe jamais.

C’est ainsi que ses photographies, certaines qu’il a produites lui-même, d’autres trouvées, d’autres empruntées documents d’archive, donnent à voir les stratégies de la mémoire et simultanément celles de l’oubli. C’est cela qui m’intéresse : coupures, gravures et autres formes de mutilation, comme des scarifications, abiment violemment les photos et donnent à voir le geste douloureux de l’effacement autant que celui de la construction de nouveaux récits à partir de l’oubli. Mots, formes abstraites, plans, cadres et phrases prennent des airs de plaies ouvertes et forment des œuvres dont les différentes couches de sens fonctionnent autant par ajouts que par suppression.

Ces œuvres sont présentées sur des tables comme des documents d’archive, puis en diapositives, dispositif vintage aux allures standardisées ou familiales, se jouant de l’officiel et du personnel, de l’actuel et du moderne.

Cela fait quelques fois que je reviens sur la superposition des langages, des formes et des média. Déconstruire n’est pas qu’une idée, c’est une action qui peut être menée à même l’image. Déconstruire n’est pas détruire, on le sait ; c’est, par la coupure, donner de nouveaux sens impossibles à accueillir sans courir le risque de blessure, de douleur. Oser déconstruire, donc, par détournement des images, par suppression ou superposition, par effacement ou répétition, pour qu’ainsi la distance soit investie de sens nouveaux, pour que l’absence se dote de formes qui lui sont propres, pour que deviennent visibles la mémoire de l’exil et l’oubli de l’exil, l’absence de souvenir et le souvenir de l’absence, l’effacement des traces et les traces de l’effacement.

Les deux premières reproductions des photos de Marko Tadić sont tirées du site Viz_Kultra et de l’annonce de la participation de l’artiste à la Biennale de Venise de 2017.
Les deux photos suivantes ont été prises par l’auteur au Pavillon de la Croatie de la Biennale de Venise, le 26 mai 2017. 

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