7. Tang Nannan. Unknown beach series | Sur les relations entre nature et histoire

Depuis quelque temps, je me détourne des images que j’ai jusqu’ici produites dans les dernières années, entre autres pour le Cadre Rouge et pour l’Écran Fenêtre : à force de vouloir jouer avec les dimensions théoriques et réflexives de la photographie, j’ai fini par abandonner mon appareil alors que je vivais à Paris. Mon projet de création, dans le cadre de mon doctorat, ne vise pourtant pas « à faire contre » mon passé photographique, mais bien « à faire avec » tout ce que j’ai appris jusqu’à maintenant.

Par le dessin, la peinture, la vidéo et la photographie, Tang Nannan tente s’approprier les récits traditionnels, familiaux et mémoriels avec lesquels il a grandi et qui peuplent encore sa culture. Sans les illustrer et sans non plus s’y opposer, il s’appuie sur eux pour donner à voir les formes qu’ils prennent dans sa façon de regarder le monde, de le dépeindre et de lui donner un sens. C’est parce que les maîtres anciens trouvent à lire dans le ciel des constellations que Nannan fait un travail similaire, mais à même le sol : « I enjoy reading the text left on the sand after the ebb », dit-il dans Archaeological Project of Global Beach Memory, catalogue d’une exposition qui comprend sa série Unknown Beach Series (2008-2012). « Sand is a playful paradise of moon and tide as well as the official historian of the sea. […] For thousands of years, the sands write down our traces and then erase them slowly. It keeps the singularity of the source of life and hides joy, farewell and grief of human everlasting. »

Accompagnent cette série quelques récits très personnels de son enfance, de sa famille et de lieux dont la vastitude, le clame, la mélancolie et l’enjouement rappellent certaines plages, non pas celles visitées massivement par des touristes ostentatoires et bruyants, mais plutôt celles plus reculées, accessibles aux personnes qui vivent non loin du bord de mer, dans des maisons de fortune, dans des quartiers moins nantis ou dans des villages relativement éloignés des grands centres. En faisant cohabiter dans ces lieux mystérieux les jeux d’enfants, la mélancolie du contemplatif, la violence des océans et autres inquiétudes, Nannan arrive à rendre compte de toutes les mémoires que soulèvent nos pas sur le sable comme poussière au vent, autant que de l’impossibilité à déchiffrer tous ces récits que la mer emporte éternellement quand elle reflue.

Ce dont je me détourne : la photo de voyage, la photo de rue, les portraits ludiques et les effets de spontanéité. Ce qui m’intéresse : un travail documentaire subjectif et respectueux du sujet, un regard moins efficace et plus discret. Étudier les relations entre la place (politique, historique, mémorielle, physique, exilique) qu’on occupe dans le monde et l’environnement (naturel, culturel, communautaire, familial) dans lequel on évolue. Étudier les relations entre la nature et l’histoire qui nous constituent. Pour ce faire, aller voir ces lieux qui, spectaculaires ou banals, recèlent des traces et des récits de la mémoire : j’ai le projet de photographier les membres de ma famille entre autres dans ce que j’ai jadis maladroitement appelé « des lieux importants pour l’identité chilienne ». Ça ne veut rien dire. Je préfère leur donner le choix d’un lieu, tant et aussi longtemps qu’il soit extérieur. Je préfère que ce lieu, comme les plages de Nannan, soient ceux-là mêmes où se jouent les récits de la petite et de la grande histoire.

Dans cette longue série, Tang Nannan photographie les plages et ses habitants à travers le monde pour que la ligne mouvante qui sépare le sable et la mer, plutôt que de demeurer frontière, imite l’horizon. C’est ce qu’il appelle une archéologie du sable : « I place the sand archaeology side by side on a global scale. » Il photographie alors ses sujets de dos, en faisant face au ciel qui joint la mer, et laisse en même temps les étendues de sable remplir l’espace. Ce faisant, Nannan réussit non seulement à regrouper le monde en une seule interminable plage; il rend les frontières poreuses, égrainées, éparses, liquides, serpentines, mobiles, parce que remplies de nos démarches, de nos histoires et de notre mémoire défaillante, d’une mémoire sombre et granulée comme le sont ses photos.

Reproductions des photos empruntées au site web personnel de Tang Nannan, issues de la série Unknown Beaches Series (2008-2012) faisant partie de l’exposition Continuum-Generation by Generation (commissaire : Qiu Zhijie) du Pavillon de la Chine à la Biennale de Venise de 2017.
Propos de l’artiste tirés du catalogue d’exposition Archaegological Project of Global Beach Memory.

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