8. Morgane Denzler. Ceux qui restent | Sur la mise en forme de la construction des récits

Dans les œuvres de la série Ceux qui restent de Morgane Denzler cohabitent différents types de récits qui soulignent la part fictionnelle de leur construction. L’utilisation de photos anciennes et anonymes pêchées dans des marchés aux puces offre la possibilité d’y lire ce que bon nous semble : pas de récit qui précède l’image, pas d’écrits qui la dominent, pas de narration qui guide notre lecture. Retirées de leur contexte, ces photos, dont la plupart semble être des photos de famille, sont paradoxalement chargées d’indices pourtant dépouillés de toute histoire.

Je ne sais pas encore comment, mais j’ai l’instinct d’aller fouiller dans les albums photo de chaque membre de ma famille et exhiber certaines de ces photos (modifiées? découpées? montées? floutées?), donc les retirer de leur contexte (de l’album photo, ce contenant fermé et placé dans d’autres contenants, livre de souvenirs qui se répondent, qui proposent une logique interne instinctive, parfois chronologique, mais proposant aussi des lectures aléatoires selon le degré d’accoutumance avec la famille) pour les placer dans un autre contexte, cette fois ouvert, au vu et au su de tou.te.s, celui du livre ou de l’exposition, sans vignette, sans légende, sans explications, et ainsi laisser les lecteurs et lectrices / spectateurs et spectatrices jouer avec les codes que ces images recèlent. Contrairement aux œuvres de Denzler, ces images auraient une histoire qui les précède, une histoire que je connais ou que je pourrais facilement connaître, mais puisque tout récit est une construction, aussi bien m’obstiner à les dépouiller de leur histoire pour qu’on puisse y lire plutôt la distance, l’absence que l’exil place entre elles et moi, la part insaisissable, variable, subjective et fictionnelle des vérités que la mémoire tend à construire.

Denzler joue avec les récits en présentant cruellement ces photos à des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer, puis en leur demandant de témoigner de ce qui s’y passe : sans le savoir, ces personnes qui souffrent de trous de mémoire et d’oubli s’approprient ces images sans récits, imposent à ces images des récits qu’ils croient les leurs. Certaines s’y reconnaissent, d’autres y voient l’histoire de leurs ancêtres. Nous sommes alors devant des couches de fictions, mais ici, pas de faux, pas de mensonge, pas de leurre, puisque l’œuvre est là, bien présente devant soi, dotée maintenant d’un récit qui relie les témoins aux images, récit auquel on se doit de croire même s’il n’est pas avéré, témoignage qu’on doit prendre comme tel puisqu’il a bel et bien eu lieu, parce que « témoigner n’est pas prouver, [parce que] témoigner en appelle à l’acte de foi » (Derrida, 2005 : 31). Si bien que la véritable histoire à la source de ces photos n’a plus d’importance : le jeu n’est plus de connaitre ce qui se cache derrière elles, mais plutôt d’identifier les indices, les détails, les figures et les formes qui ont rendue possible la construction de ces nouveaux récits produits par une maladie qui détruit le passé, pour qu’à notre tour nous puissions y lire tous les potentiels de construction d’un nouveau récit.

Ne pas perdre de vue la part construite des récits de la mémoire individuelle, demeurer par-dessus tout attentif aux procédés de construction des récits et aux stratégies de fictionalisation, puis m’appuyer sur eux (et pas que sur le contenu des témoignages) pour que l’œuvre littéraire et photographique donne à voir la mise en forme de ces récits. Il s’agit d’une question formelle ; ces carnets servent à chercher cette forme à partir de celles que les autres artistes avant moi ont proposées.

D’où le puzzle : découpées en casse-tête inachevés, ces images donnent à voir la fragilité de ces histoires fabriquées de toutes pièces, ainsi que les trous béants qu’elles laissent. Puisqu’un témoignage existe aussi dans son potentiel de destruction, de déconstruction, dans « la possibilité de l’anéantissement, la disparition virtuelle du témoin » (2005 : 14), mais aussi puisqu’un récit n’est jamais complet ; encore faut-il quelqu’un qui le lit lit, qui le regarde, qui y joue pour l’actualiser, pour placer les dernières pièces. Une fois complété, ne reste qu’à défaire le casse-tête, et recommencer.

Quelques œuvres de la série font partie de l’exposition Tous des sangs mêlés (commissaires : Julie Crenn et Frank Lamy) présentée au Musée d’art contemporain de Val-de-Marne (MAC/VAL) du 22 avril au 3 septembre 2017.
Propos de Jacques Derrida recueillis de l’essai Poétique et politique du témoignage, Paris : ed. de l’Herne, 2005.

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