9. Candice Breitz. Love Story | Sur les potentialités d’interprétations

Love Story de Candice Breitz présente non seulement six personnes migrantes nouvellement installées à Cape Town, à Berlin et à New York qui relatent en détails les dangers encourus dans leur pays d’origine (Syrie, Venezuela, République Démocratique du Congo, Inde, Somalie, Angola) leur expérience d’immigration et leur intégration difficile dans le pays d’accueil, mais aussi un montage des moments significatifs de ces témoignages cette fois interprétés dans une salle différente par Julianne Moore et Alex Baldwin. Green screen, perches, accessoires, montage et microphones sont constamment présents à l’écran, appuyant ainsi le détournement de la réalité grâce aux formes de mise en fiction propres au cinéma et à la télévision, tout comme le font la présence de vedettes d’Hollywood et leurs techniques de jeu (accents, tons de voix, postures, tics, etc.).

Cette juxtaposition des récits, l’un fictif, l’autre réel, confère à la pratique du témoignage une dimension éthique importante : les récits des « vrais » témoins sont intimes, excessivement longs et se confondent en détails, tandis que ceux des « faux » témoins sont énigmatiques, clinquants, brefs, fragmentés dans un montage excitant qui impose au spectateur des sentiments dont il peut facilement s’émouvoir et se débarrasser comme à la sortie d’une salle de cinéma. Ces « faux » récits s’inscrivent dans le registre du spectaculaire, encourageant paradoxalement l’amnésie (la relation à l’oubli et à l’amnésie est d’ailleurs renforcée par la référence au film Still Alice de Wash Westmoreland et Richard Glatzer [2014], dans lequel le personnage interprété par Julianne Moore – et dont le mari est incarné par Alec Baldwin – souffre de la maladie d’Alzheimer), tandis que les « vrais » récits provoquent quant à eux réflexion, engagement, responsabilité.

Le dispositif de l’installation vidéographique dans sa version présentée à la Biennale de Venise de 2017 encourage cette dimension intime des « vrais » témoignages, contrairement à ce que laissent entendre les images publiées ici : en effet, les migrant.e.s n’étaient pas projeté.e.s sur un écran, mais apparaissaient directement dans des petites télévisions devant lesquelles des bancs étaient placés, de sorte que, pour entendre les témoignages, le spectateur ou la spectatrice devait s’asseoir tout près de la télévision choisie et enfiler des écouteurs, ce qui confère une relation plus engagée et plus attentive du récit des migrant.e.s, à l’opposé du dispositif de projection du film monté avec les acteurs hollywoodiens qui imitait la salle de cinéma grâce à l’écran géant. Ne pas oublier, donc, de penser l’installation dans son potentiel de relation avec le public, de sorte à renforcer l’engagement, ou à imiter des formes qui, au contraire, mettent davantage à distance, qui exhibent les stratégies de fictionnalisation.

L’une mise à la suite de l’autre, ces deux formes de récits produisent chez le spectateur des questionnements de taille : qui écoute-t-on ? Qui croit-on (à ce propos, un des témoins a, dans son témoignage filmé, remercié l’artiste d’avoir invité Alec Baldwin à jouer son rôle parce que le public, selon lui, serait plus attentif et se sentirait plus interpellé par les paroles d’un acteur Hollywoodien hétérosexuel blanc, plutôt que par un quidam comme lui, Vénézuélien et homosexuel, ce qui laisse sous-entendre que le « faux » témoignage, celui joué par un acteur connu et bien nanti, s’avère plus crédible et convaincant que le « vrai ».) ? Si les « vrais » témoignages peuvent si facilement être transformés en fiction, sont-ils alors si « réels » ? À l’inverse, les « faux » témoignages peuvent-ils alors être considérés comme « vrais » ? Ces questions visent, dès lors, à rendre visible l’espace performatif que le témoignage active : qu’il soit « véridique » ou « joué », le témoignage est une action performative, une construction, issue de et donnant lieu à une variété d’interprétations.

Insister, dans une attention toute éthique, sur la dimension interprétative des récits : ce qu’on me dira sera le fruit d’une série d’interprétations des expériences vécues, et je créerai moi-même une interprétation toujours à recommencer à la fois des expériences relatées et de l’expérience de l’entretien. Chercher les moyens de rendre compte de ces différentes couches d’interprétation, mais pas seulement pour les reproduire ou les « montrer », mais aussi pour les problématiser, les rendre performatives, leur conférer des formes et un sens relationnels pour qu’elles donnent lieu, chez le public et en retour aux témoins, à de nouvelles potentialités d’interprétation.

L’installation est encore exposée dans le Pavillon de l’Afrique du Sud de la Biennale de Venise de 2017, dans une exposition partagée avec une œuvre vidéo de Mohau Modisakeng (commissaires : Luc MacGarry et Musha Neluheni).
Images récupérées du document Images partagé sur le site web personnel de l’artiste.

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